Le camion Vizet au Falgoux
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L'article ci-dessous est paru dans un journal local, écrit par Françis MAZARD en 1985.
Merci à Monique VALARCHER pour nous l'avoir transmis.

Sa silhouette est familière aux gens de la vallée, au point que certains n'y prêtent guère attention, sauf s'il ne vient pas. Comme ces choses qu'on aime sans le savoir et dont seule l'absence est douloureuse.
Voilà vingt-sept années que le vieux camion démodé aux teintes grises côtoie la rivière au nom guerrier, le Mars. Vingt-sept années de labeur sur les routes étroites et rudes sans une plainte des cylindres. Et si le moteur a besoin parfois d'une cure de jouvence, on ne peut imaginer son silence définitif.

C'est Julien Vizet, épicier au Falgoux, aujourd'hui retraité à Mauriac, qui, après une malheureuse expérience de semi-remorque, acheta l'engin, véritable succursale ambulante sur un châssis de car Berliet. Tout naturellement, la machine adopta Charles et Roger Lacam, lorsque ces derniers prirent en main voilà seize ans la boutique du  Falgoux et les tournées qui lui étaient attachées.

Dira-t-on assez l'importance de ce commerce, mi-sédentaire, mi-forain, dans la survie des zones rurales. Comment la population, composée en majorité de personnes âgées, pourrait-elle demeurer dans les villages de montagne, sans le passage régulier des tournées ?

Mais les commerçants eux aussi vieillissent; et bien souvent ne sont pas remplacés; sauf au Falgoux, où le vieux Berliet de l'épicerie a trouvé un successeur aux frères Lacam, à la satisfaction des habitants des environs.

Depuis le 1er janvier, Roger et Dany Blanchard ont repris en gérance le magasin d'alimentation plus que centenaire du Falgoux.
Une courageuse entreprise pour cet enfant du pays - sa maison natale fait face à la vitrine - et son épouse parisienne qui ont exploité pendant dix ans un café-restaurant à la gare de Clermont-Ferrand à proximité du centre de tri postal. Des journées de 300 couverts pour ce rendez-vous des postiers «  cantalous » !
L'envie, pour lui, de revenir aux sources et le besoin de souffler un peu ont conduit le couple à tenter l'aventure du commerce rural avec l'aide de leur fils J.-Marc, âgé de dix-huit ans. 

Les débuts se sont avérés plus difficiles que prévus avec le froid. Même le corbières a gelé. Sans parler de l'approvisionnement resté en rade et du gazole transformé en yaourt. Néanmoins, malgré les difficultés et grâce à  l'assistance des anciens gérants, le Berliet a pu reprendre ses sorties.

Dans la vallée du Mars pour l'instant; pour les autres, on a prudemment décidé d'attendre les beaux jours au grand dam d'une partie des habitués. Le secteur en amont du Falgoux (La Chaze, La Franconèche, Le Cher) a droit à une visite hebdomadaire. Et deux fois par semaine, le camion descend jusqu'à Pépanie. A chaque fois, parti vers 8 h 30, il ne revient guère au garage avant 18 heures. Le casse-croûte est pris en route au Vaulmier ou à Saint-Vincent. Il faut charger l'engin le soir et le matin lorsque toutes les commandes  passées la veille par téléphone sont prêtes, c'est le départ.

LIEU DE RENCONTRE ET D'ENTRAIDE

La Peubrelie, Verdelon, Espinouse, Les Caves, Broussouze, Albos, Le Vaulmier, Le Bancharel, Saint-Vincent, Colture, Pépanie.
A chaque étape, au son lugubre du klaxon, des silhouettes frileuses sortent des maisons enneigées. Comme par enchantement, le camion est soudain rempli de personnes et de bruits. Les commentaires sur le temps se mêlent aux questions : «Où est le thé ? Et les biscottes ? Pas a quo, les « Heudebert » ! ».

Les serveurs ne sont pas trop de deux dans ce mini-magasin où l'on trouve de tout, de l'alimentation aux vêtements, en passant par la droguerie et la quincaillerie.
L'un pèse les achats et aide les clients à trouver ce qu'ils cherchent, l'autre à l'extrémité de la chaîne encaisse. 

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Pour les premières sorties, Charles Lacam est venu donner un coup de main au «.petit nouveau », ce qui lui vaut quelques réflexions amicales : « Eh Charlou ! Tu es encore là !!Tu ne veux pas nous quitter, c'est ça!».
Depuis seize ans, on est en pays de connaissance. D'ailleurs, le camion c'est un lieu de rencontre, où circulent les petites nouvelles de la région. Il y a fort à parier que certaines clientes s'attardent exprès, par plaisir, heureuses de trouver là des interlocuteurs attentifs.

On apporte aussi une liste de commissions pour une dame qui, alitée, ne peut se déplacer. Roger Blanchard ira lui porter les provisions à domicile. Les clients ont le temps d'aller chez eux essayer une paire de pantoufles et de les rapporter immédiatement si ça ne va pas. Et s'il manque quelque chose, on peut toujours s'arranger pour le faire passer le lendemain.
A la longue, le commerçant connaît les habitudes de chacun et fait l'assortiment en conséquence. C'est tout de même autre chose que dans un hypermarché..

Comment s'étonner dans ces conditions du soupir de soulagement poussé par les clients en voyant un jeune poursuivre les tournées.    « Nous commencions de porter peine, s'exclame l'un d'entre eux, nous nous disions s'il n'y a personne pour remplacer les Lacam, c'est la fin ! ». Eh bien ! non, ce n'est pas la fin. Le vieux Berliet maintiendra encore un peu de vie dans sa région.


Le temps a passé depuis cet article… 25 ans déjà !                                                                       

Roger et Annie Blanchard ont "tenu" le commerce de 1985 à 1995.
Puis la Société Vizet -Fabre, propriétaire, a repris à son compte  la gestion du magasin, abandonnant les tournées dans la vallée, de 1995 à 2000, date à laquelle M. et Mme Paquin de Pleaux ont acquis le fond de commerce du bourg et repris les tournées dans la vallée et au-delà.
En 2007, M. et Mme Paquin faisant valoir leurs droits à la retraite, Cathy Portes a racheté le fonds de commerce avec "JO", Joachim Dos Santos qui assure  les tournées et la livraison à domicile, service de plus en plus nécessaire voire indispensable pour le maintien à domicile des personnes âgées et isolées.
(Merci à Geneviève Fabre pour ces précisions).

Nous sommes en 2014, en février un article paru dans "La Montagne" rapporte :

Malgré l’hécatombe des commerces de la vallée du Mars, des irréductibles continuent de ravitailler les villages au volant de leur camion.
Ils sont peu nombreux, mais leur venue est toujours appréciée. “On ne pourrait pas sans passer !”, confient souvent les habitants. 

Dans l’arrondissement de Mauriac, la Chambre du commerce et d’industrie comptabilise seulement 21 commerçants ambulants.
Sur le secteur, ils participent activement à la préservation des habitations dans les zones reculées. “Dans la vallée du Mars, nous avons la boucherie Magne de Saint-Martin-Valmeroux, la boulangerie Calvagnac d’Anglards-de-Salers, le primeur Mme Robert de Trizac, et l’épicerie Vival du Falgoux qui effectuent des tournées”, précise la mairie de Saint-Vincent-de-Salers.

Rendre service avant tout

discussion au pied du camion

Ce n’est pas pour l’argent que nous faisons toutes ces tournées”, explique Joaquim Dos Santos qui effectue trois déplacements hebdomadaires pour une clientèle restreinte avec son camion du Vival du Falgoux. “C’est surtout pour rendre un service !” Ainsi, les mardis et vendredis, il approvisionne les habitants de la vallée du Mars, “et le jeudi, je m’occupe de l’autre vallée (celle de la Maronne), de Récusset à Fontanges ; puis une fois tous les 15 jours je pousse jusqu’à Longevialles”.
Une moyenne de 40 kilomètres effectués à chaque tournée, que Joachim Dos Santos est heureux de parcourir.
D’ailleurs, Jules, un fidèle client, habitant Saint-Vincent-de-Salers, témoigne de la nécessité de conserver les commerces ambulants : “Ces dernières années, tout a fermé ! C’est dire, ici il ne reste plus que la mairie, donc on est content quand passe un camion !” À bientôt 84 ans, Jules a ses habitudes. “Moi, à chaque passage de Joaquim, je prends un sac de nourriture ce qui m’évite d’aller à Mauriac.” Il ajoute en souriant : “Comme, je n’ai pas de voiture, c’est bien pratique !”
Et quand il manque quelque chose ou qu’un client veut un produit particulier, il suffit de passer commande. “J’ai pas mal de produits dans le camion, mais je me suis surtout adapté aux besoins des clients et quand ils ont une demande bien précise, je m’arrange avec mon fournisseur”, confie l’épicier ambulant qui aime satisfaire ses clients dont la plupart sont à la retraite.

Sur la photo ci-dessus, paru dans "La Montagne" on peut voir Jules, client, et Joachim, épicier ambulant, effectuant un brin de causette à l’arrière du camion.

Des amis

"Tiens, v’là Georgette qui file avec son camion”, indiquent Jules et Joaquim, car c’est par leur prénom qu’ils s’appellent.
Plus qu’un rapport de marchand à clients, les ambulants de la vallée du Mars entretiennent des relations privilégiées avec les habitants des villages. “Ils nous font confiance et certains sont devenus des amis.”
Georgette Calvagnac, travaille depuis 50 ans pour la boulangerie Calvagnac et effectue des tournées depuis les années 80. “On est toujours très attendu par les habitués, mais pour que les tournées puissent continuer longtemps, il faudrait qu’il y ait encore plus de clients.”
À 70 ans, Georgette entend souvent les gens lui demander : “Vous n’allez pas arrêter, hein ? Vous continuerez la tournée ?” À ceci, elle répond : “Tant que je pourrai, je le ferai”, car commerçante dans l’âme, Georgette aime arpenter la vallée à camion, mais doute seulement qu’un jour quelqu’un reprenne sa place.

La baisse démographique très importante dans la vallée du Mars rend très difficile le maintien des derniers commerces de proximité.Inutile de rappeler que malheureusement, l’épicerie du Falgoux est le dernier « petit commerce » de la vallée en activité. Mais pour combien de temps.